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Ile des Pins : cœur d’igname en mer calme
jeudi 29 avril 2010, par Élodie Lalenet
Entre terre et mer, l’île des Pins est à la fois un bijou touristique et un haut lieu de la culture de l’igname.
L’équilibre coutumier entre clans de la mer et clans de la terre se perpétue, au-delà des siècles et malgré les soubresauts de l’histoire.
L’igname, le miikwa et la tortue sont les emblèmes sacrés de la culture d’échange de ce bout de la Grande Terre parti en éclaireur vers le sud.
Entre terre et mer sur fond de paradis
Me voici à l’île des Pins… pour la première fois ! Habitant à Nouméa sur la grande terre, à peu de kilomètres de la fameuse île la plus proche du paradis, je n’avais pas encore pris le temps d’y poser les pieds (en éventail). Et ce serait mauvaise foi de dire « je n’ai pas le temps », car seulement quelques minutes en vol stationnaire après le décollage, et c’est déjà la redescente
L’igname, c’est sacré, tout le monde vous le dira, et j’ai envie d’en apprendre plus sur ce symbole de la culture kanak. En me dirigeant vers la « capitale » de l’île des Pins : Vao, j’arrive sur la baie de Kuto. Des touristes sont déjà présents sur le site, fraîchement débarqués du paquebot australien, du Betico, de l’Aremiti 4 et de l’atterrissage de l’ATR par lequel je suis arrivée. En attendant les danses traditionnelles qui vont commencer d’une minute à l’autre sur la plage de sable blanc, je rencontre un jeune homme de la tribu de Kéré qui accepte de m’en dire un peu plus sur le tubercule sacré. Demi-tour toute, pour au moins… 400 mètres ! À mon tour, je débarque, non sur la plage, mais dans sa tribu. Je visite mon premier champ d’igname. La terre est remontée en sillons, qui ne sont pas forcément rectilignes. Les hommes reproduisent les tracés symboliques des champs des ancêtres. Au final, le champ peut prendre des allures de carré, de triangle, de point d’interrogation, ou même de lignes droites parallèles !

Chaque année, dès la fin du mois d’août jusqu’à octobre, « on débrousse, on brûle, on remue la terre ». Celle-ci est montée en billons, des piquets sont plantés droit pour définir là où l’igname semence sera plantée. Une fois le plant en terre, le piquet est replanté incliné. Généralement, ce sont les femmes qui plantent car « elles ont la main ». Les Kwênyii recherchent ceux "qui ont la main", ceux qui ont obtenu une belle récolte les années précédentes. Après la plantation, lorsque les jeunes pousses apparaissent, « on rame avec des fougères ». Les tiges de l’igname et celles du ramage vont s’entremêler pour soutenir la pousse de la nouvelle igname.
De rencontre en rencontre, on m’indique le chemin d’une ancienne institutrice réputée sur l’île pour ses connaissances : Marie Odile à Gadji. Parée à faire de la route pour traverser l’île dans toute sa longueur, me voilà déjà arrivée à destination un quart d’heure plus tard. Dans la calme baie des Crabes de Gadji, près d’un immense plateau de sable, se trouve le domaine de Marie-Odile.
La légende de Nimouré

Marie-Odile me fait penser à ma grand-mère. Toute frêle et douce, elle a gardé la façon de s’exprimer des enseignants. Sur son domaine, elle reçoit des campeurs et les accueille comme en famille. Après peu de préambules, Marie-Odile raconte la légende. Nimouré représente une variété d’igname, mais avant cela, c’était le nom d’une jeune fille.
« Nimouré était très belle. Elle vivait avec sa grand-mère à côté d’Upo dans la montagne. Un jour de beau temps, la fille demande la permission à sa grand-mère d’aller pêcher les crabes. La grand-mère lui accorde à une seule condition : « Il faut que tu sois revenue dans la forêt avant que le soleil ne touche la mer. Je t’attends ce soir avec les crabes ! ». Nimouré, heureuse, descend à la plage à travers la forêt, elle siffle, les oiseaux lui répondent. Alors que la mer remonte déjà, un énorme crabe se montre à Nimouré. Elle tente de l’attraper pour le ramener à sa grand-mère, mais celui-ci s’accroche à son sein droit et la retient dans son trou. Le crabe, tombé amoureux de Nimouré lui dit : « Tu pleures, mais tu m’as bien cherché, c’est toi qui est venue à moi » Le crabe la retient toujours, la mer monte, et Nimouré finit par se noyer. Vers Upo, la grand-mère s’inquiète de ne plus entendre les oiseaux. Elle descend jusqu’à la plage en criant le nom de sa petite fille. Arrivée sur la baie, elle aperçoit le corps flottant de Nimouré. « Elle m’a désobéi ! » Fou amoureux, le crabe la retient toujours dans la mer. En s’approchant du corps de sa petite fille pour le ramener et l’enterrer, la grand-mère comprend. Elle maudit le crabe « Tu auras honte des hommes ». -Tu vois, dit Marie-Odile aux jeunes assis à côté d’elle, la légende dit qu’elle a ramené sa petite fille à Né. Né, c’est le village de Marie Odile- Deux semaines plus tard, à l’endroit où Nimouré est enterrée, une jeune pousse d’igname sort de terre. Cette variété portera désormais le nom de la jeune fille. »
Aujourd’hui, sur la baie des Crabes, Marie-Odile termine son histoire : « Vous pourrez le voir se cacher dans un trou par honte, ce maudit ! » Aucun ne se souvient de la date de cette histoire, mais personne n’est dupe : « les parents nous racontaient cette légende pour nous retenir le soir »
Un savoir ancestral, une histoire d’amour
En remontant vers le nord et la tribu de Touété pour visiter la grotte de la Reine Hortense, je m’arrête dans un des champs d’ignames qui bordent la route et je rencontre Julie. Sa famille, les Kagnéwa, appartient au clan de la terre. Elle est gardienne des productions agricoles. Si, par malheur, le grand chef vient à manquer que ses champs ne produisent pas, les cultures des Kagnéwa viennent pallier ce problème.

Avec Julie, je comprends qu’entre les êtres humains et l’igname, c’est une histoire d’amour. Délicatement, avec des gestes précis et sûrs, Julie alterne les plants de la Grande Terre avec ceux de l’île des Pins car, à force, ils ont tendance à dégénérer : « On le pose dans son lit, on lui fait un oreiller. Quand la nouvelle igname va sortir, le vieux tubercule reste en terre et peut atteindre jusqu’à deux mètres. »
Elle me conseille de revenir vers la fin novembre, le moment où les champs d’ignames sont en fleur. « C’est une joie de voir notre récolte, de voir le soleil lui donner de si belles couleurs. »
Les hommes sont fiers de mettre l’igname en terre, heureux de la récolter et honorer de la partager. « Si vous aimez la terre, elle vous récompensera avec l’igname que vous avez plantée. Cela nous motive à toujours venir dans les champs, c’est un amour de la terre qui reste en nous. C’est un plaisir de venir tripoter la terre, de la regarder. »
Julie s’occupe aussi de la grotte de la Reine Hortense qui se tient à quelques mètres de son champ. En des temps agités, la reine a dû venir se réfugier dans cette grotte avec sa famille pendant plus d’une année. « On sent encore leur présence, c’est quelque chose de fort ici. Moi, je n’ose pas m’aventurer trop loin, et jamais seule, quand je vais l’entretenir »
Cet après-midi-là, de nombreux touristes ont visité ce lieu sacré, et certains ont omis de laisser des pièces dans la petite boîte prévue à cet effet. Sachez que pour tous ces endroits sacrés à visiter, même si vous ne voyez personne, vous ne passez pas inaperçu. Ces endroits sont protégés et vous ferez preuve de respect en y déposant la menue monnaie demandée.

Paroles sacrées
Chez toutes les personnes qui m’ont parlé de l’igname, l’émotion était présente. Ce n’est ni une culture banale, ni un rituel anodin pour eux. Chacun y va de sa représentation, avec ses mots et ses idées :
« L’igname représente ma peau, c’est une partie de moi. C’est sur cette même terre que l’on est sorti, que l’on a vu le jour »
« Avec les parents, c’est la tradition, une tradition forte »
« Les Français ont leur pain, les Kanaks l’igname. »
« Quand tu offres l’igname à quelqu’un, c’est ta sueur, ton labeur que tu es fier d’offrir »
« C’est notre symbole. L’igname c’est le Kanak. L’homme a beau vivre, il va retourner dans la terre le jour où la vie s’arrête. »
« Elle représente beaucoup de choses : l’homme qui est à la base de tout, l’homme dans sa vie. L’igname lui donne la force de travailler. C’est le travail des femmes et des hommes, l’igname nous rassemble. C’est la base de la coutume : toute la population se réunit le jour où l’on présente la nouvelle igname »
« On est né avec. On mourra avec. Ça reste en nous. »
Au fond, ce que j’ai compris aujourd’hui, c’est que l’igname les représente symboliquement en tant qu’être. Elle leur permet de renforcer le lien avec leurs ancêtres dans cette tradition.
La fête de l’igname
Chaque île célèbre l’igname à une date particulière. Pour l’île des Pins, la fête à ne pas manquer commence le 18 mars. Basée sur la lignée familiale, la récolte se fait quelques jours avant le jour dit par ordre croissant d’âge.

Une fois sortie de terre, elle va effectuer un aller-retour avec tout un cortège. Les récoltes sont apportées du clan à la petite chefferie et de celle-ci à la grande chefferie. La tête de l’igname doit toujours être érigée vers la maison. Les huit petits chefs empruntent ensuite les chemins coutumiers à pied pour les déposer à la grande chefferie de Vao.
Le 19 mars, toutes les tribus se rassemblent pour aller à l’église igname où elles font bénir leur récolte
Vient ensuite le temps symbolique du partage et du pardon. Le partage concerne aussi bien les clans de la terre avec l’igname que les clans de la mer avec la tortue. On partage ces richesses avec toutes les personnes présentes sur l’île, des tribus aux gens de passage comme de simples touristes. C’est un moment de ralliement et de renforcement pour les clans, les familles se réconcilient et les disputes abolies. « Avec la fête de l’igname, on repart sur de bonnes bases. »
Le clan de la mer
Après le clan de la terre, je pars à la rencontre du clan de la mer. Me voici dans la famille Douépéré, grand nom de pêcheurs de l’île des Pins.

Peu après, les hommes rentrent de la pêche. D’un coup, La maison prend vie. Ça court dans tous les sens, dans un apparent désordre. Douches, glacières, feu, rangement… tout est parfaitement rôdé, mais ils prendront bien deux minutes pour une photo au clair de lune devant la case.
Autrefois, les Kwênyii partaient naviguer avec l’aide des étoiles. Quelques étoiles repères ont traversé les générations. Ngmondatchié ou l’étoile du matin, qui doit être Vénus puisqu’elle se couche après le soleil, et Dangman kare est celle qui les accompagne toute la nuit, Kare signifiant le temps. Les nuits de pleine lune, les Kwênyii en profitaient pour pêcher au filet en bord de mer et à la ligne. Les autres nuits, ils utilisaient des flambeaux de gaïac appelés dünghuruu, signifiant brûler en un temps. Un flambeau représentait un certain temps pour combler le retard de la lune. Aujourd’hui, les torches de gaïac ne servent plus qu’à éloigner les moustiques en dégageant une fumée d’une agréable odeur. Avec l’apparition des palmes, des masques, des lanternes au pétrole puis des lampes électriques, les hommes ne restent plus sur le récif, ils partent plonger.
Quelques jours avant la fête de l’igname, les hommes vont pêcher la tortue et le miikwa, aussi appelé "poisson du ciel". La tortue représente la coutume, car elle porte sa maison sur son dos, et le corps de l’homme et son histoire sont dessinés sur sa carapace. On peut tout aussi bien la trouver en train de respirer à la surface, nager au milieu, ou descendre en profondeur, elle symbolise ainsi le passé, le présent et le futur. La tortue accompagne les hommes dans le temps.
La légende du chien et du chat, ou comment tout a commencé
Encore plein de sel, Joseph Douépéré me raconte la vieille histoire du chien et chat pêcheurs.
« Lors de la traversée de la grande terre à l’île des Pins, la Reine Hortense a malencontreusement fait tomber sa bague en mer. Elle demande alors aux pêcheurs de la retrouver. Le chien et le chat, amis à l’époque, s’entendent donc pour tenter leur chance à la pêche. Ils embarquent à bord d’une pirogue et se jettent à l’eau. Le chat remonte « Tu l’a trouvée ? » demande-t-il à son ami. « Non » lui répond le chien. Le chat plonge et miracle ! Il trouve la bague et la cache au fond de sa bouche. « Tu l’a trouvée » lui demande le chien ? », mais le chat de lui répondre : « Non ». Le chien continue la pêche, il plonge et replonge, il cherche sans cesse. De retour de mer, le chat trace voir la Reine pour lui donner la bague. C’est pour cela qu’aujourd’hui le chat est cajolé, tandis que le chien reste dehors et qu’ils continuent de se faire la guerre ».
Balade en pirogue
Pour clôturer ce séjour qui m’en aura autant appris sur les légendes que sur les Kwênyii eux-mêmes, je m’offre un tour de pirogue.
Pour préparer ce petit voyage inoubliable, il faut prendre contact avec les hôtels ou campings qui vous guideront facilement aux propriétaires de pirogue. Sinon, il est toujours possible de négocier sur place avant l’embarquement. Le départ se fait généralement à 8h, Baie de St Joseph.

Le temps de s’éloigner de la plage, de se caler face au vent, en quelques minutes, on ne perçoit plus que le chant de l’eau, le clapotis sur le balancier, le sifflement du vent, et évidemment, la musique des oiseaux. La voile va nous guider jusqu’à la baie d’Upi. Ouvrez les narines, ça sent bon la mer parfumée. J’aurais voulu capturer l’odeur dans un flacon pour l’amener aux parfumeurs de Grasses.
Après une heure et demie de détente au fil de l’eau, on débarque sur la côte de la Baie d’Upi. C’est le départ pour environs 45 minutes de marche sur un petit sentier permettant de rejoindre la Baie d’Oro et sa célèbre (à juste titre) piscine naturelle. Le chemin est d’abord sinueux mais à la moitié du parcours, la végétation change : place aux cocotiers et à une piste plus large… La Baie d’Oro n’est plus loin. Une fois arrivé "chez Régis", il suffit de descendre la rivière pendant quelques minutes et le paradis apparaît sous vos yeux !
Elodie Lalenet







































